Il ne faut jurer de rien

Livre

  • Nom du livre: Il ne faut jurer de rien

  • Résumé du livre:

    IL NE FAUT JURER DE RIEN d’ Alfred de Musset ACTE PREMIER Les additions et variantes exécutées par l’auteur pour les représentations, sont indiquées en notes de fin de document. Les parties remplacées ou supprimées pour les représentations sont indiquées entre crochets ([ ]). SCÈNE PREMIÈRE La chambre de Valentin. VALENTIN, assis. – Entre VAN…


  • Date de publication: 04 Mar 2019

  • Publié par: Diang'Alma

Description :

IL NE FAUT JURER DE RIEN

d’ Alfred de Musset
ACTE PREMIER Les additions et variantes exécutées par l’auteur pour les représentations, sont indiquées en notes de fin de document. Les parties remplacées ou supprimées pour les représentations sont indiquées entre crochets ([ ]).

La chambre de Valentin.

VALENTIN, assis. – Entre VAN BUCK.

VAN BUCK.

Monsieur mon neveu, je vous souhaite le bonjour.

VALENTIN.

Monsieur mon oncle, votre serviteur.

VAN BUCK.

Restez assis ; j’ai à vous parler.

VALENTIN.

Asseyez-vous ; j’ai donc à vous entendre.Veuillez vous mettre dans la bergère, et poser là votre chapeau.

VAN BUCK, s’asseyant.

Monsieur mon neveu, la plus longue patience et la plus robuste obstination doivent, l’une ou l’autre, finir tôt ou tard. Ce qu’on tolère devient intolérable, incorrigible ce qu’on ne corrige pas ; et qui vingt fois a jeté la perche à un fou qui veut se noyer, peut être forcé un jour ou l’autre de l’abandonner ou de périr avec lui.

VALENTIN.

Oh ! oh ! voilà qui est débuter, et vous avez là des métaphores qui se sont levées de grand matin.

VAN BUCK.

Monsieur, veuillez garder le silence, et ne pas vous permettre de me plaisanter. C’est vainement que les plus sages conseils, depuis trois ans, tentent de mordre sur vous. Une insouciance ou une fureur aveugle, des résolutions sans effet,mille prétextes inventés à plaisir, une maudite condescendance,tout ce que j’ai pu ou puis faire encore (mais, par ma barbe !je ne ferai plus rien !)… Où me menez-vous à votre suite ? Vous êtes aussi entêté…

VALENTIN.

Mon oncle Van Buck, vous êtes en colère.

VAN BUCK.

Non, monsieur ; n’interrompez pas. Vousêtes aussi obstiné que je me suis, pour mon malheur, montré créduleet patient. Est-il croyable, je vous le demande, qu’un jeune hommede vingt-cinq ans passe son temps comme vous le faites ? Dequoi servent mes remontrances, et, quand prendrez-vous unétat ? Vous êtes pauvre, puisqu’au bout du compte vous n’avezde fortune que la mienne ; mais, finalement, je ne suis pasmoribond, et je digère encore vertement. Que comptez-vous faired’ici à ma mort ?

VALENTIN.

Mon oncle Van Buck, vous êtes en colère, etvous allez vous oublier.

VAN BUCK.

Non, monsieur ; je sais ce que je fais.Si je suis le seul de la famille qui se soit mis dans le commerce,c’est grâce à moi, ne l’oubliez pas, que les débris d’une fortunedétruite ont pu encore se relever. Il vous sied bien de sourirequand je parle ! Si je n’avais pas vendu du guingan à Anvers,vous seriez maintenant à l’hôpital avec votre robe de chambre àfleurs. Mais, Dieu merci, vos chiennes de bouillottes…

VALENTIN.

Mon oncle Van Buck, voilà le trivial ;vous changez de ton, vous vous oubliez ; vous avez mieuxcommencé que cela.

VAN BUCK.

Sacrebleu ! tu te moques de moi ! Jene suis bon apparemment qu’à payer tes lettres de change ?J’en ai reçu une ce matin : soixante louis ! terailles-tu des gens ? Il te sied bien de faire le fashionable(que le diable soit des mots anglais !), quand tu ne peux paspayer ton tailleur ! C’est autre chose de descendre d’un beaucheval pour retrouver au fond d’un hôtel une bonne familleopulente, ou de sauter à bas d’un carrosse de louage pour grimperdeux ou trois étages. Avec tes gilets de satin, tu demandes, enrentrant du bal, ta chandelle à ton portier, et il regimbe quand iln’a pas eu ses étrennes. Dieu sait si tu les lui donnes tous lesans ! Lancé dans un monde plus riche que toi, tu puises cheztes amis le dédain de toi-même ;[tu portes ta barbe en pointe et tescheveux sur les épaules, comme si tu n’avais pas seulement de quoiacheter un ruban pour te faire unequeue.] Tu écrivailles dans lesgazettes ; [tu es capable de tefaire saint-simonien quand tu n’auras plus ni sou ni maille, etcela viendra, je t’en réponds.] Va,va ! un écrivain public est plus estimable que toi. Je finiraipar te couper les vivres, et tu mourras dans un grenier.

VALENTIN.

Mon bon oncle Van Buck, je vous respecte et jevous aime. Faites-moi la grâce de m’écouter. Vous avez payé cematin une lettre de change à mon intention. Quand vous êtes venu,j’étais à la fenêtre et je vous ai vu arriver ; vous méditiezun sermon juste aussi long qu’il y a d’ici chez vous. Épargnez, degrâce, vos paroles. Ce que vous pensez, je le sais ; ce quevous dites, vous ne le pensez pas toujours ; ce que vousfaites, je vous en remercie. Que j’aie des dettes et que je ne soisbon à rien, cela se peut ; qu’y voulez-vous faire ? Vousavez soixante mille livres de rente…

VAN BUCK.

Cinquante.

VALENTIN.

Soixante, mon oncle ; vous n’avez pasd’enfants, et vous êtes plein de bonté pour moi. Si j’en profite,où est le mal ? Avec soixante bonnes mille livres derente…

VAN BUCK.

Cinquante, cinquante ; pas un denier deplus.

VALENTIN.

Soixante ; vous me l’avez ditvous-même.

VAN BUCK.

Jamais. Où as-tu pris cela ?

VALENTIN.

Mettons cinquante. Vous êtes jeune, gaillardencore, et bon vivant. Croyez-vous que cela me fâche, et que j’aiesoif de votre bien ? Vous ne me faites pas tantd’injure ; et vous savez que les mauvaises têtes n’ont pastoujours les plus mauvais cœurs. Vous me querellez de ma robe dechambre : vous en avez porté bien d’autres.[Ma barbe en pointe ne veut pas direque je sois un saint-simonien : je respecte tropl’héritage.] Vous vous plaignez demes gilets : voulez-vous qu’on sorte en chemise ? Vous medites que je suis pauvre et que mes amis ne le sont pas : tantmieux pour eux, ce n’est pas ma faute. Vous imaginez qu’ils megâtent et que leur exemple me rend dédaigneux : je ne le suisque de ce qui m’ennuie, et puisque vous payez mes dettes, vousvoyez bien que je n’emprunte pas. Vous me reprochez d’aller enfiacre : c’est que je n’ai pas de voiture. Je prends,dites-vous, en rentrant, ma chandelle chez mon portier ; c’estpour ne pas monter sans lumière ; à quoi bon se casser lecou ? Vous voudriez me voir un état : faites-moi nommerpremier ministre, et vous verrez comme je ferai mon chemin. Maisquand je serai surnuméraire dans l’entre-sol d’un avoué, je vousdemande ce que j’y apprendrai, sinon que tout est vanité. Vousdites que je joue à la bouillotte : c’est que j’y gagne quandj’ai brelan ; mais soyez sûr que je n’y perds pas plus tôt queje me repens de ma sottise. Ce serait, dites-vous, autre chose sije descendais d’un beau cheval pour entrer dans un bon hôtel :je le crois bien ! vous en parlez à votre aise. Vous ajoutezque vous êtes fier, quoique vous ayez vendu du guingan ; etplût à Dieu que j’en vendisse ! ce serait la preuve que jepourrais en acheter. [Pour manoblesse, elle m’est aussi chère qu’elle peut vous l’être àvous-même ; mais c’est pourquoi je ne m’attelle pas, ni plusque moi les chevaux de pur sang.]Tenez ! mon oncle, ou je me trompe, ou vous n’avez pasdéjeuné. Vous êtes resté le cœur à jeun sur cette maudite lettre dechange : avalons-la de compagnie, je vais demander lechocolat.

Il sonne. On sert à déjeuner.

VAN BUCK.

Quel déjeuner ! Le diablem’emporte ! tu vis comme un prince.

VALENTIN.

Eh ! que voulez-vous ? quand onmeurt de faim, il faut bien tâcher de se distraire.

Ils s’attablent.

VAN BUCK.

Je suis sûr que, parce que je me mets là, tute figures que je te pardonne.

VALENTIN.

Moi ? Pas du tout. Ce qui me chagrine,lorsque vous êtes irrité, c’est qu’il vous échappe malgré vous desexpressions d’arrière-boutique. Oui, sans le savoir, vous vousécartez de cette fleur de politesse qui vous distingueparticulièrement ; mais quand ce n’est pas devant témoins,vous comprenez que je ne vais pas le dire.

VAN BUCK.

C’est bon, c’est bon ; il ne m’échappe,rien. Mais brisons-la, et parlons d’autre chose. Tu devrais bien temarier.

VALENTIN.

Seigneur, mon Dieu ! qu’est-ce que vousdites ?

VAN BUCK.

Donne-moi à boire. Je dis que tu prends del’âge et que tu devrais te marier.

VALENTIN.

Mais, mon oncle, qu’est-ce que je vous aifait ?

VAN BUCK.

Tu m’as fait des lettres de change. Mais quandtu ne m’aurais rien fait, qu’a donc le mariage de sieffroyable ? Voyons, parlons sérieusement. Tu serais,parbleu ! bien à plaindre quand on te mettrait ce soir dansles bras une jolie fille bien élevée, avec cinquante mille écus surla table pour t’égayer demain matin au réveil. Voyez un peu legrand malheur, et comme il y a de quoi faire l’ombrageux ! Tuas des dettes, je te les payerai ; une fois marié, tu terangeras. Mademoiselle de Mantes a tout ce qu’il faut…

VALENTIN.

Mademoiselle de Mantes ! Vousplaisantez ?

VAN BUCK.

Puisque son nom m’est échappé, je ne plaisantepas. C’est d’elle qu’il s’agit, et si tu veux…

VALENTIN.

Et si elle veut. C’est comme dit lachanson :

Je sais bien qu’il ne tiendrait qu’à moi

De l’épouser, si elle voulait.

VAN BUCK.

Non ; c’est de toi que cela dépend. Tu esagréé, tu lui plais.

VALENTIN.

Je ne l’ai jamais vue de ma vie.

VAN BUCK.

Cela ne fait rien ; je te dis que tu luiplais.

VALENTIN.

En vérité ?

VAN BUCK.

Je t’en donne ma parole.

VALENTIN.

Eh bien donc ! elle me déplaît.

VAN BUCK.

Pourquoi ?

VALENTIN.

Par la même raison que je lui plais.

VAN BUCK.

Cela n’a pas le sens commun, de dire que lesgens nous déplaisent quand nous ne les connaissons pas.

VALENTIN.

Comme de dire qu’ils nous plaisent. Je vous enprie, ne parlons plus de cela.

VAN BUCK.

Mais, mon ami, en y réfléchissant (donne-moi àboire), il faut faire une fin.

VALENTIN.

Assurément, il faut mourir une fois dans savie.

VAN BUCK.

J’entends qu’il faut prendre un parti, et secaser. Que deviendras-tu ? Je t’en avertis, un jour oul’autre, je te laisserai là malgré moi. Je n’entends pas que tu meruines, et si tu veux être mon héritier, encore faut-il que tupuisses m’attendre. Ton mariage me coûterait, c’est vrai, mais unefois pour toutes, et moins, en somme, que tes folies. Enfin, j’aimemieux me débarrasser de toi ; pense à cela : veux-tu unejolie femme, tes dettes payées, et vivre en repos ?

VALENTIN.

Puisque vous y tenez, mon oncle, et que vousparlez sérieusement, sérieusement je vais vous répondre :prenez du pâté, et écoutez-moi.

VAN BUCK.

Voyons, quel est ton sentiment ?

VALENTIN.

Sans vouloir remonter bien haut, ni vouslasser par trop de préambules [, jecommencerai par l’antiquité]. Est-ilbesoin de vous rappeler la manière dont fut traité un homme qui nel’avait mérité en rien ; qui toute sa vie fut d’humeur douce,jusqu’à reprendre, même après sa faute, celle qui l’avait sioutrageusement trompé ? Frère d’ailleurs d’un puissantmonarque, et couronné bien mal à propos…

VAN BUCK.

De qui diantre me parles-tu ?

VALENTIN.

De Ménélas, mon oncle.

VAN BUCK.

Que le diable t’emporte et moi avec ! Jesuis bien sot de t’écouter.

VALENTIN.

Pourquoi ? il me semble tout simple…

VAN BUCK.

Maudit gamin ! cervelle fêlée ! iln’y a pas moyen de te faire dire un mot qui ait le sens commun.

Il se lève.

Allons ! finissons ! en voilà assez.Aujourd’hui, la jeunesse ne respecte rien.

VALENTIN.

Mon oncle Van Buck, vous allez vous mettre encolère.

VAN BUCK.

Non, monsieur ; mais, en vérité, c’estune chose inconcevable. Imagine-t-on qu’un homme de mon âge servede jouet à un bambin ? Me prends-tu pour ton camarade, etfaudra-t-il te répéter ?…

VALENTIN.

Comment ! mon oncle, est-il possible quevous n’ayez jamais lu Homère ?

VAN BUCK, se rasseyant.

Eh bien ! quand je l’aurais lu ?

VALENTIN.

Vous me parlez de mariage ; il est toutsimple que je vous cite le plus grand mari de l’antiquité.

VAN BUCK.

Je me soucie bien de tes proverbes. Veux-turépondre sérieusement ?

VALENTIN.

Soit ; trinquons à cœur ouvert ; jene serai compris de vous que si vous voulez bien ne pasm’interrompre. Je ne vous ai pas cité Ménélas pour faire parade dema science, mais pour ne pas nommer beaucoup d’honnêtes gens.Faut-il m’expliquer sans réserve ? …

VAN BUCK.

Oui, sur-le-champ, ou je m’en vais.

VALENTIN.

J’avais seize ans, et je sortais du collège,quand une belle dame de notre connaissance me distingua pour lapremière fois. À cet âge-là, peut-on savoir ce qui est innocent oucriminel ? J’étais un soir chez ma maîtresse, au coin du feu,son mari en tiers. Le mari se lève et dit qu’il va sortir. À cemot, un regard rapide échangé entre ma belle et moi me fait bondirle cœur de joie : nous allions être seuls ! Je meretourne, et vois le pauvre homme mettant ses gants. Ils étaient endaim de couleur verdâtre, trop larges, et décousus au pouce. Tandisqu’il y enfonçait ses mains, debout au milieu de la chambre, unimperceptible sourire passa sur le coin des lèvres de la femme, etdessina comme une ombre légère les deux fossettes de ses joues.L’œil d’un amant voit seul de tels sourires, car on les sent plusqu’on ne les voit. Celui-ci m’alla jusqu’à l’âme, et je l’avalaicomme un sorbet. Mais, par une bizarrerie étrange, le souvenir dece moment de délices se lia invinciblement dans ma tête à celui dedeux grosses mains rouges se débattant dans des gantsverdâtres ; et je ne sais ce que ces mains, dans leuropération confiante, avaient de triste et de piteux, mais je n’y aijamais pensé depuis sans que le féminin sourire vînt me chatouillerle coin des lèvres, et j’ai juré que jamais femme au monde ne meganterait de ces gants-là.

VAN BUCK.

C’est-à-dire qu’en franc libertin, tu doutesde la vertu des femmes, et que tu as peur que les autres te rendentle mal que tu leur as fait.

VALENTIN.

Vous l’avez dit : j’ai peur du diable, etje ne veux pas être ganté.

VAN BUCK.

Bah ! c’est une idée de jeune homme.

VALENTIN.

Comme il vous plaira ; c’est lamienne ; dans une trentaine d’années, si j’y suis, ce sera uneidée de vieillard, car je ne me marierai jamais.

VAN BUCK.

Prétends-tu que toutes les femmes soientfausses, et que tous les maris soient trompés ?

VALENTIN.

Je ne prétends rien, et je n’en sais rien. Jeprétends, quand je vais dans la rue, ne pas me jeter sous les rouesdes voitures ; quand je dîne, ne pas manger de merlan ;quand j’ai soif, ne pas boire dans un verre cassé, et quand je voisune femme, ne pas l’épouser ; et encore je ne suis pas sûr den’être ni écrasé, ni étranglé, ni brèche-dent, ni…

VAN BUCK.

Fi donc ! mademoiselle de Mantes est sageet bien élevée ; c’est une bonne petite fille.

VALENTIN.

À Dieu ne plaise que j’en dise du mal !elle est sans doute la meilleure du monde. Elle est bien élevée,dites-vous ? Quelle éducation a-t-elle reçue ? Laconduit-on au bal, au spectacle, aux courses de chevaux ?Sort-elle seule en fiacre, le matin, à midi, pour revenir à sixheures ? A-t-elle une femme de chambre adroite, un escalierdérobé ? [A-t-elle vu laTour de Nesle, et lit-elle les romans deM. de Balzac ?] Lamène-t-on, après un bon dîner, les soirs d’été, quand le vent estau sud, voir lutter aux Champs-Élysées dix ou douze gaillards nus,aux épaules carrées ? A-t-elle pour maître un beau valseurgrave et frisé, au jarret prussien, qui lui serre les doigts quandelle a bu du punch ? Reçoit-elle des visites en tête à tête,l’après-midi, sur un sofa élastique, sous le demi-jour d’un rideaurosé ? A-t-elle à sa porte un verrou doré, qu’on pousse dupetit doigt en tournant la tête, et sur lequel retombe mollementune tapisserie sourde et muette ? Met-elle son gant dans sonverre lorsqu’on commence à passer le Champagne ?[Fait-elle semblant d’aller au bal del’Opéra, pour s’éclipser un quart d’heure, courir chez Musard etrevenir bâiller ?] Lui a-t-onappris, quand Rubini chante, à ne montrer que le blanc de ses yeux,comme une colombe amoureuse ?[Passe-t-elle l’été à la campagnechez une amie pleine d’expérience, qui en répond à sa famille, etqui, le soir, la laisse au piano pour se promener sous lescharmilles, en chuchotant avec unhussard ?] Va-t-elle auxeaux ? A-t-elle des migraines ?

VAN BUCK.

Jour de Dieu ! qu’est-ce que tu dislà ?

VALENTIN.

C’est que, si elle ne sait rien de tout cela,on ne lui a pas appris grand’chose ; car, dès qu’elle serafemme, elle le saura, et alors qui peut rien prévoir ?

VAN BUCK.

Tu as de singulières idées sur l’éducation desfemmes. Voudrais-tu qu’on les suivit ?

VALENTIN.

Non ; mais je voudrais qu’une jeune fillefût une herbe dans un bois, et non une plante dans une caisse.Allons ! mon oncle, venez aux Tuileries, et ne parlons plus detout cela.

VAN BUCK.

Tu refuses mademoiselle de Mantes ?

VALENTIN.

Pas plus qu’une autre, mais ni plus nimoins.

VAN BUCK.

Tu me feras damner ; tu es incorrigible.J’avais les plus belles espérances ; cette fille-là sera trèsriche un jour. Tu me ruineras, et tu iras au diable ; voilàtout ce qui arrivera. Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que tuveux ?

VALENTIN.

Vous donner votre canne et votre chapeau, pourprendre l’air, si cela vous convient.

VAN BUCK.

Je me soucie bien de prendre l’air ! Jete déshérite si tu refuses de te marier.

VALENTIN.

Vous me déshéritez, mon oncle ?

VAN BUCK.

Oui, par le ciel ! j’en faisserment ! Je serai aussi obstiné que toi, et nous verrons quides deux cédera.

VALENTIN.

Vous me déshéritez par écrit, ou seulement devive-voix ?

VAN BUCK.

Par écrit, insolent que tu es !

VALENTIN.

Et à qui laisserez-vous votre bien ? Vousfonderez donc un prix de vertu, ou un concours de grammairelatine ?

VAN BUCK.

Plutôt que de me laisser ruiner par toi, je meruinerai tout seul et à mon plaisir.

VALENTIN.

Il n’y a plus de loterie ni de jeu ; vousne pourrez jamais tout boire.

VAN BUCK.

Je quitterai Paris ; je retournerai àAnvers ; je me marierai moi-même, s’il le faut, et je te feraisix cousins germains.

VALENTIN.

Et moi je m’en irai à Alger ; je me feraitrompette de dragons, j’épouserai une Éthiopienne, et je vous feraivingt-quatre petits neveux, noirs comme de l’encre et bêtes commedes pots.

VAN BUCK.

Jour de ma vie ! si je prends macanne…

VALENTIN.

Tout beau, mon oncle ; prenez garde, enfrappant, de casser votre bâton de vieillesse.

VAN BUCK, l’embrassant.

Ah, malheureux ! tu abuses de moi.

VALENTIN.

Écoutez-moi : le mariage merépugne ; mais pour vous, mon bon oncle, je me déciderai àtout. Quelque bizarre que puisse vous sembler ce que je vais vousproposer, promettez-moi d’y souscrire sans réserve, et, de moncôté, j’engage ma parole.

VAN BUCK.

De quoi s’agit-il ? Dépêche-toi.

VALENTIN.

Promettez d’abord, je parlerai ensuite.

VAN BUCK.

Je ne le puis pas sans rien savoir.

VALENTIN.

Il le faut, mon oncle ; c’estindispensable.

VAN BUCK.

Eh bien ! soit, je te le promets.

VALENTIN.

Si vous voulez que j’épouse mademoiselle deMantes, il n’y a pour cela qu’un moyen : c’est de me donner lacertitude qu’elle ne me mettra jamais aux mains la paire de gantsdont nous parlions.

VAN BUCK.

Et que veux-tu que j’en sache ?

VALENTIN.

Il y a pour cela des probabilités qu’on peutcalculer aisément. Convenez-vous que, si j’avais l’assurance qu’onpeut la séduire en huit jours, j’aurais grand tort del’épouser ?

VAN BUCK.

Certainement. Quelle apparence ?…

VALENTIN.

Je ne vous demande pas un plus long délai. Labaronne ne m’a jamais vu, non plus que sa fille ; vous allezfaire atteler, et vous irez leur faire visite. Vous leur direz qu’àvotre grand regret, votre neveu reste garçon : j’arriverai auchâteau une heure après vous, et vous aurez soin de ne pas mereconnaître ; voilà tout ce que je vous demande ; lereste ne regarde que moi.

VAN BUCK.

Mais tu m’effrayes. Qu’est-ce que tu veuxfaire ? À quel titre te présenter ?

VALENTIN.

C’est mon affaire ; ne me reconnaissezpas, voilà tout ce dont je vous charge.[Je passerai huit jours auchâteau ; j’ai besoin d’air, et cela me fera du bien. Vous yresterez si vous voulez.]

VAN BUCK.

Deviens-tu fou ? et que prétends-tufaire ? Séduire une jeune fille en huit jours ? Faire legalant sous un nom supposé ? La belle trouvaille ! Il n’ya pas de contes de fées où ces niaiseries ne soient rebattues. Meprends-tu pour un oncle du Gymnase ?

VALENTIN.

[Il est deuxheures, allez-vous-en chezvous.][i]

Ils sortent.

SCÈNE II

Au château.

LA BARONNE, CÉCILE, UN ABBÉ, UN MAÎTRE DE DANSE.

La baronne, assise, cause avec l’abbé en faisant de latapisserie. Cécile prend sa leçon de danse.

LA BARONNE.

C’est une chose assez singulière que je netrouve pas mon peloton bleu.

L’ABBÉ.

Vous le teniez il y a un quart d’heure ;il aura roulé quelque part.

LE MAÎTRE DE DANSE.

Si mademoiselle veut faire encore la poule,nous nous reposerons après cela.

CÉCILE.

Je veux apprendre la valse à deux temps.

LE MAÎTRE DE DANSE.

Madame la baronne s’y oppose. Ayez la bonté detourner la tête, et de me faire des oppositions.

L’ABBÉ.

Que pensez-vous, madame, du derniersermon ? ne l’avez-vous pas entendu ?

LA BARONNE.

C’est vert et rosé, sur fond noir, pareil aupetit meuble d’en haut.

L’ABBÉ.

Plaît-il ?

LA BARONNE.

Ah ! pardon, je n’y étais pas.

L’ABBÉ.

J’ai cru vous y apercevoir.

LA BARONNE.

Où donc ?

L’ABBÉ.

À Saint-Roch, dimanche dernier.

LA BARONNE.

Mais oui, très bien. Tout le mondepleurait ; le baron ne faisait que se moucher. Je m’en suisallée à la moitié, parce que ma voisine avait des odeurs, et que jesuis en ce moment-ci entre les bras des homéopathes.

LE MAÎTRE DE DANSE.

Mademoiselle, j’ai beau vous le dire, vous nefaites pas d’oppositions. Détournez donc légèrement la tête, etarrondissez-moi les bras.

CÉCILE.

Mais, monsieur, quand on ne veut pas tomber,il faut bien regarder devant soi.

LE MAÎTRE DE DANSE.

Fi donc ! C’est une chose horrible.Tenez, voyez ; y a-t-il rien de plus simple ?Regardez-moi ; est-ce que je tombe ? Vous allez à droite,vous regardez à gauche ; vous allez à gauche, vous regardez àdroite ; il n’y a rien de plus naturel.

LA BARONNE.

C’est une chose inconcevable que je ne trouvepas mon peloton bleu.

CÉCILE.

Maman, pourquoi ne voulez-vous donc pas quej’apprenne la valse à deux temps ?

LA BARONNE.

Parce que c’est indécent. Avez-vous luJocelyn ?

L’ABBÉ.

Oui, madame, il y a de beaux vers ; maisle fond, je vous l’avouerai…

LA BARONNE.

Le fond est noir ; tout le petit meublel’est ; vous verrez cela sur du palissandre.

CÉCILE.

Mais, maman, miss Clary valse bien, etmesdemoiselles de Raimbaut aussi.

LA BARONNE.

Miss Clary est Anglaise, mademoiselle. Je suissûre, l’abbé, que vous êtes assis dessus.

L’ABBÉ.

Moi, madame ! sur Miss Clary !

LA BARONNE.

Eh ! c’est mon peloton, le voilà. Non,c’est du rouge ; où est-il passé ?

L’ABBÉ.

Je trouve la scène de l’évêque fortbelle ; il y a certainement du génie, beaucoup de talent, etde la facilité.

CÉCILE.

Mais, maman, de ce qu’on est Anglaise,pourquoi est-ce décent de valser ?

LA BARONNE.

Il y a aussi un roman que j’ai lu, qu’on m’aenvoyé de chez Mongie. Je ne sais plus le nom, ni de qui c’était.L’avez-vous lu ? C’est assez bien écrit.

L’ABBÉ.

Oui, madame. Il semble qu’on ouvre la grille.Attendez-vous quelque visite ?

LA BARONNE.

Ah ! c’est vrai ; Cécile,écoutez.

LE MAÎTRE DE DANSE.

Madame la baronne veut vous parler,mademoiselle.

L’ABBÉ.

Je ne vois pas entrer de voiture ; cesont des chevaux qui vont sortir.

CÉCILE, s’approchant.

Vous m’avez appelée, maman ?

LA BARONNE.

Non. Ah ! oui. Il va venirquelqu’un ; baissez-vous donc que je vous parle à l’oreille.−C’est un parti. Êtes-vous coiffée ?

CÉCILE.

Un parti ?

LA BARONNE.

Oui, très convenable. – Vingt-cinq à trenteans, ou plus jeune ; – non, je n’en sais rien ; trèsbien ; allez danser.

CÉCILE.

Mais, maman, je voulais vous dire…

LA BARONNE.

C’est incroyable où est allé ce peloton. Jen’en ai qu’un de bleu, et il faut qu’il s’envole.

Entre Van Buck.

 

VAN BUCK.

Madame la baronne, je vous souhaite lebonjour. Mon neveu n’a pu venir avec moi ; il m’a chargé devous présenter ses regrets, et d’excuser son manque de parole.

LA. BARONNE.

Ah bah ! vraiment, il ne vient pas ?Voilà ma fille qui prend sa leçon ; permettez-vous qu’ellecontinue ? Je l’ai fait descendre, parce que c’est trop petitchez elle.

VAN BUCK.

J’espère bien ne déranger personne. Si monécervelé de neveu…

LA BARONNE.

Vous ne voulez pas boire quelque chose ?Asseyez-vous donc. Comment allez-vous ?

VAN BUCK.

Mon neveu, madame, est bien fâché…

LA BARONNE.

Écoutez donc que je vous dise. L’abbé, vousnous restez, pas vrai ? Eh bien ! Cécile, qu’est-ce quit’arrive ?

LE MAÎTRE DE DANSE.

Mademoiselle est lasse, madame.

LA BARONNE.

Chansons ! si elle était au bal, et qu’ilfût quatre heures du matin, elle ne serait pas lasse, c’est claircomme le jour. – Dites-moi donc, vous,

Bas à Van Buck.

Est-ce que c’est manqué ?

VAN BUCK.

J’en ai peur ; et s’il faut toutdire…

LA BARONNE.

Ah bah ! il refuse ? Eh bien !c’est joli.

VAN BUCK.

Mon Dieu, madame, n’allez pas croire qu’il yait là de ma faute en rien. Je vous jure bien par l’âme de monpère…

LA BARONNE.

Enfin il refuse, pas vrai ? C’estmanqué ?

VAN BUCK.

Mais, madame, si je pouvais sans mentir…

On entend un grand tumulte audehors.

LA BARONNE.

Qu’est-ce que c’est ? regardez donc,l’abbé.

L’ABBÉ.

Madame, c’est une voiture versée devant laporte du château. On apporte ici un jeune homme qui semble privé desentiment.

LA BARONNE.

Ah ! mon Dieu ! un mort quim’arrive ! Qu’on arrange vite la chambre verte. Venez, VanBuck, donnez-moi le bras. [

Ils sortent.][ii]

FIN DE L’ACTE PREMIER.